Le Match de l’eau
- Max Lobé Officiel
- 2 août
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Dernière mise à jour : 2 août
Chroniques d'une Suisse qui a soif.

Par Max Lobe 02.08.26
Quatre heures du matin. Je bondis de mon lit. Faut aller puiser de l’eau. À cette heure-ci, il doit déjà y avoir une file longue comme ça à la fontaine communale de la Jonction.
Allez, pas une seconde à perdre. Je prends mes bidons. Deux fois vingt litres. C’est la part réservée aux gens comme moi, jeune homme célibataire vivant seul.
En traversant l’église de Sainte Cothilde, je me signe, un genou à terre. Que le ciel nous envoie un peu de pluie. Une voix en moi: Mais mec, le temps passe et tu risques d’arriver dernier parmi les derniers. Or, est-ce que moi je veux alors me contenter du fond du fond de la fontaine ? Ce n’est plus de l’eau ça. C’est du jus de boue.
Je reprends ma route. Dans mes bidons, un reste. Je dois renverser toute le contenu, frapper deux coups pour que trois gouttes tombent sur mon visage. D’une main, je mélange le tout. Un film humide y apparaît pour sécher l’instant d’après. Dans l’autre bouteille, il reste encore une cuillère à soupe d’eau. Ça traverse mes lèvres sèches et inonde par minuscules filets, tous les rayons de ma bouche, de la langue jusqu’à la luette. Glou-glou-glou. J’avale.
École de la Jonction. Cour dallée et trois arbres en sueur. Les machins-trucs de jeu pour les enfants ont disparu. Non, pas vrai, ça a calciné sous nous yeux, doucement-doucement, jusqu’à fondre et disparaître. Maintenant, une pompe à eau trône au milieu de tout ça.
Quand j’arrive à la fontaine publique de la Jonction, ékié, il n’y a pas trois personnes dans la file. Où sont passés les gens ?
Trois dames sont assises là.
- Bonjour, que je leur dis.
Je ne suis pas sûr d’avoir entendu leur réponse.
- Vous êtes venues ensemble ?
Elles jettent, chacune, le regard le plus loin possible. À les voir, je comprends qu’elle n’ont peut-être pas la langue facile.
Pourquoi ne vont-elles pas puiser de l’eau ? Il est bientôt cinq heures du matin et il n’y a personne.
- Où sont les gens ?
- Tu ne sais donc pas ? me répond finalement l’une des trois.
- Qu’est-ce qui se passe ?
Elle prend une bonne respiration, puis elle lâche:
- La Suisse joue ce soir contre l’Argentine.
- C’est depuis 3h du matin, intervient une autre.
- Tout le monde est parti regarder le match.
- Le match ? Vous êtes en train de me dire qu’il n’y a personne ici parce que les gens regardent un match de football ?
Les femmes éclatent de rires.
- D’où c’est que tu sors, toi ? Tout le monde est devant son écran là-là-là pour voir le ballon. Bière en main. C’est plus sain que cette eau-ci.
- En plus, la Suisse mène.
- Et l’arbitre joue contre nous. Avec sa tête de sifflet.
D’habitude, lorsque je venais ici, c’était pour jeter directement mon bulletin de vote dans l’urne. Le dimanche était encore jour du Seigneur et de Vote. Je m’en souviens, y a pas si longtemps, lorsque j’arrivais ici, y avait des gamins partout-partout dans cette cour. Leurs parents les traînaient avec eux dans le bureau de vote. Ils disaient au môme : « Vas-y, tu plies comme ça et tu mets le bulletin dans l’urne... Bravo! »
Une fois que vous avez voté, il y avait toujours deux ou trois personnes qui vous attendaient à la sortie, stylo levé, ils étaient là pour collecter les signatures pour une autre initiative. Ils répétaient : « L’idée n’est pas forcément de gagner, mais que la question soit mise sur la table. »
Aujourd’hui, la chaleur a tout desséché. On voit les racines des montagnes, puisque le lac a baissé et les a découvertes. Pas besoin de contraindre qui que ce soit à ne pas se baigner. De là où tu te trouves, tu vois très bien qu’il n’y a plus de quoi plonger.
Faut entendre les responsables se dédouaner : « Qui aurait pu prédire, ça ? »
- En attendant que les footeux terminent leur match, que je dis, c’est notre chance à nous !
Les femmes partent dans un rire déchirant. Je me demande: « Où est-ce qu’elles trouvent toute cette énergie ? »
- C’est quoi tes documents ? me demande l’une.
- Qu’est-ce que ça a à voir avec mes papiers.
- Tu es Suisse ou pas ?
- Si.
- Aaaaah ! Qu’elles s’écrient en coeur comme des vieilles chouettes.
Pourquoi je leur perds le temps avec mes questions. Je n’ai qu’à aller scanner mon biométrique et l’eau coulera. Quant à elles, elles ont deux S, un F. Pas d’accès avant 8h.
- Mais nous sommes venues plus tôt, reprend l’une d’elles. Nous pensions que comme les Suisses-de-chez-Suisse regardaient le match avec une coupe de champagne, peut-être, seulement cette fois-ci, on nous laisserait puiser avant eux.
Je me demande si je dois attendre avec elles par solidarité. Ou alors est-ce que je peux tirer mes quarante litres d’eau et leur en offrir dix. J’ai mon Schweiz Wasser Pass. Je scanne, je puise et ça me coupe les unités.
Je regarde les trois jeunes femmes. Je ne sais dire d’où elles viennent. On lit la fatigue sur leur visage, leur squelette. Elles n’ont pas de bidons, non pas comme les miens, solides, étanches. Elles ont des espèces de seaux en toile.
Combien de têtes de bétail sont tombées sous cette chaleur qui nous tient dans ses bras depuis des années et des années ? Au début, nous avons cru l’étreinte chaleureuse, bien sûr, avec un peu de soleil, la mélanine, la vitamine D. Top de combo pour glow, shine. Puis, petit à petit, la caresse solaire devient une griffure. Mille sont tombés à gauche et à droite. On aurait dit des mouches plongées dans un désert soudain. On cesse de parler de soleil, on adopte le mot canicule. Puis, l’étreinte soleil se réchauffe encore et si bien qu’à un moment donné, on est en plein dans la géhenne.
Je passe mon Schweiz Wasser Pass. Un écran s’allume. Je dois poser ma main, d’abord la droite, puis la gauche. Depuis que la chaleur s’est installée, certains perdent leurs empreintes digitales. Et là, tu es dans le pilou jusqu’au cou. C’est pour cela que moi, je porte toujours des gants de laine, comme si nous étions en hiver.
Une lumière verte et le robinet s’enclenche. À la fin, j’ai 39,2 litres d’eau, contenants compris.
J’invite les jeunes femmes. Je veux leur offrir deux litres d’eau à chacune d’elles. En plus, ce sont les premières coulées, l'eau est fraîche, potable. Rien à voir avec le thé Lipton qu’on se prend en fin de distribution.
Je glisse à nouveau ma carte. La machine veut savoir pourquoi ce supplément de six litres d’eau alors que je viens d’en prendre 40. J’appuie sur la réponse, « Dons ». Les filles doivent passer leur permis de séjour. Premier S, biiip! Deuxième S, biiip! Essayons le F. Lumière rouge.
Bip, bip, biiiip. « Votre transaction ne peut être effectuée. »
À ce moment, je comprends que ces femmes, si elles le peuvent, elles vont me manger.
Elles s’approchent, pas à pas, l’oeil mauvais, comme des banditas prêtes à me voler mon trésor. Je veux bien leur offrir deux litres supplémentaires avec ma carte. Mais pas couper dans ma ration à moi.
- Oh, oh, oh, on se calme.
Mais les filles avancent et moi, je recule. Je dois avoir des litres de peur dans les yeux. Comment ces femmes que je voulais aider se retournent comme ça contre moi ?
Soudain, on entend un énorme cri ! Est-ce que la Suisse a gagné? Est-ce qu’elle a perdu? Voilà qui ralentit notre face-à-face à la fontaine publique.
Je ne leur laisse pas le temps de se retourner que déjà, j’ai pim marathon.
Une fois à chez moi, je dépose mes gibiers sur ma table de cuisine : deux bidons de vingt litres. Je me sers une tasse. Je bois doucement-doucement, pour que ça se répartisse partout dans mon corps. Pendant que je déguste ma tasse, j’entends un grand éclat de voix
Je consulte mon téléphone.
La Suisse vient de perdre.

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