AU SUJET DE LA VIOLENCE
- Max Lobé Officiel
- 10 mai
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 mai
par Max Lobe, 02.26

Contextualisation
À partir de l’agression d’une jeune migrante en Suisse, ce texte interroge les formes contemporaines de la violence et leur inscription dans des sociétés où la protection institutionnelle vacille. Entre récit et réflexion, il explore la manière dont la peur reconfigure les corps, les relations et les espaces urbains, tout en mettant en tension la tentation de l’autodéfense et le risque d’une spirale de contre-violence.
Sur commande du magazine allemand K Kultur Austausch ce texte s’inscrit dans une réflexion plus large et radicale sur les transformations des sociétés européennes face à la précarisation des statuts migratoires, à l’érosion des garanties démocratiques et à la montée des violences diffuses. En prenant appui sur un contexte situé - Genève, espace souvent perçu comme stable - il déplace le regard vers les zones d’ombre où se redéfinissent les rapports entre sécurité, vulnérabilité et pouvoir.

image générée par AI
1
Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse, hein, qu’on se prenne chacun un flingue dans le slip pour assurer sa défense, sa protection, qu’on se laisse pousser des yeux dans le dos pour prévenir la morsure, comme si ce monde, pour nous, n’était déjà pas un si gros tas d’ordures, qu’on se chasse parmi, safari, embuscades, tirs et batailles de rue, qu’on nage en eaux de Far West — quoi, c’est ça qu’on veut ?
On a vu des images, des documents, des reportages parlant du retour de groupes d’autodéfense, des Black Panthers dans les rues. On a un sourire au coin de la bouche, oui, oui, j’avoue.
Le truc, par contre, c’est que la violence, donnez-lui n’importe quel angle, brossez-lui n’importe quelle coiffe, elle finit toujours par engendrer de la violence.
Toutes ces réflexions me traversent la tête à cause de l’agression de mon amie Sarah. Ouais.
2
C’était il y a quelques jours. En pleine semaine.
Quelqu’un sonne à la porte. Sonne. Et sonne encore.
Je me lève de mon lit, comme téléguidé par un mauvais rêve, je tâtonne vers l’entrée.
Par le judas embué de sommeil, je vois des cheveux froissés, comme après une bataille. Du sang ?
J’ouvre précipitamment. C’est Sarah, ma jeune colocataire.
Qu’est-ce qui s’est passé ?
Où est-ce qu'elle a mis ses clefs?
Je la tiens par la taille. On va dans la salle de bain.
Sarah pleure — non, elle halète. Elle frissonne quand j’ouvre l’eau sur sa tête. L’eau est froide.
Maintenant ça va ?
Un vague mouvement de son corps me répond que oui. La température est bonne.
Ça coule. Ça coule. Ça coule rouge dans la baignoire.
Sarah a une fente dans le crâne. L’arcade sourcilière est ouverte. Des bleus, dans le dos, sur les côtes.
Toute menue, elle s’accroupit, la nuque calée entre les genoux.
Je sors de la salle de bain. Je vais lui chercher un linge.
3
Sarah est une migrante. Arrivée en Suisse en 2018.
Les études. Se diplômer. S’épanouir. S’émanciper. S’affranchir de sa vie passée.
Puis, soudain, le Covid. Confinement. Emprisonnement.
La dégringolade est abrupte. Raide. Personne n’avait vu venir ce genre de coup.
Novembre 2020. Sarah reçoit un commandement de quitter le territoire. Tout est à l’arrêt, y compris les universités.
Quitter le territoire ? Pour aller où ?
Je vois la sidération dans son regard. L’envoyer “au pays”, c’est la jeter dans la gorge de la haine.
C’est comme ça que je décide de prendre Sarah chez moi.
Se mettre à son compte. Tenter sa chance.
OnlyFans.
Ça commence souvent derrière un écran. Puis viennent les passes.
4
Je lui tends le linge. Elle l’attache sous ses aisselles.
Ça saigne encore. La fente s’est transformée en bosse. Ça déforme un peu son beau visage.
Ah, ma Sarah…
Je la prends dans mes bras.
On n’ira pas à l’hôpital. Elle n’a pas les papiers.
Je lui donne du Dafalgan. Je verse de la Bétadine sur la plaie.
Je vérifie la taille de la fente. Ça va aller. Ce n’est pas profond.
Je nettoie précautionneusement.
Et soudain, sans dire un mot, Sarah sort de la baignoire. Elle attrape une bouteille d’alcool à 70 %. Elle verse, verse.
Son petit corps se crispe de douleur.
Je me demande comment un corps si fin, si fragile, si beau, peut contenir autant de force.
Même grand gaillard que je suis, je n’aurais jamais eu ce courage.
Elle se regarde dans le miroir. Ça ne saigne plus.
Dans ma main droite, du beurre de coco. Dans l’autre, de la vaseline.
Sarah choisit la vaseline.
Tu as un joint ?
Comme je vais lui en rouler un, elle ajoute :
Deux Xanax, please!
5
Elle s’assoit à la table, dans la cuisine. La lumière des réverbères éclaire une partie de la pièce.
Sarah est dans mon peignoir, deux ou trois fois trop grand pour elle. Spiff au bec.
Je lui passe un comprimé.
On a augmenté ma dose récemment, je dis.
Sarah éclate de rire. Elle se tient les côtes.
Je ne sais pas si c’est de douleur ou de rage.
Je me sens idiot d’avoir pensé, une seconde, qu’elle pouvait rire de bonheur.
Et pourtant, oui. Elle rit.
Elle rit jusqu’à en baver.
Les lignes de rage se dessinent sur son visage. Le cri reste enfermé à l’intérieur, derrière les barreaux du silence.
Entre deux hoquets, elle parle.
6
Sarah me dit qu’elle rentrait de chez un client. Un régulier.
Trois cents balles, quand même.
Elle tire long sur sa fumette.
Ça ne suffit même pas à payer ma chambre, mais c’est de la thune.
Elle baisse la tête. Me remercie pour mon soutien. Promet de me rembourser.
Je lui fais comprendre que ce n’est pas ça qui compte.
Ce que je veux, c’est qu’elle me raconte.
7
Elle dit qu’après la passe, l’argent bien planqué entre les fesses, elle rentre à pied.
Pas question de gaspiller ça en Uber. Encore moins en taxi.
Les rues sont vides. Comme des cimetières la nuit.
Elle n’a jamais vu la ville dans cet état de mort clinique. Le silence à tous les coins.
Et elle, elle n’a que son courage comme lanterne, et son fric dans sa culotte.
À trois ruelles de la maison, au moment de chercher ses clés, ils surgissent.
Encagoulés. Quatre. Puis un cinquième.
Elle comprend tout de suite qu’elle ne s’en sortira pas.
8
Entre deux lampadaires malades, ils la traînent par les cheveux dans une poche d’ombre.
La haine prend corps. S’incarne.
La brutalité. La sidération.
Sarah crie. De toutes ses forces.
Mais qui peut entendre une Sarah d’un mètre soixante-trois pour cinquante kilos ?
Seul le silence lui répond.
9
Ils sont quatre. Le cinquième est large comme les quatre autres réunis.
C’est lui qui m’a écarté les cuisses.
Oh putain, regardez la salope, elle a une bite.
Rires gras.
Les coups tombent. Comme une meute de loups.
Ils veulent la sodomiser. Puis ils trouvent l’argent.
C’est comme ça qu’ils la lâchent. En lui volant ce qu’elle vient de gagner.
Ils se cassent.
Leur rire me reste dans les oreilles comme si j’avais été là.
Sarah s’essuie les joues. Un ongle manque.
Je sais pas comment, mais je me suis souvenu du code de l’immeuble.
10
Sarah dort maintenant sur le canapé. Je lui demande :
Qu’est-ce que l’État veut qu’on fasse, hein ?
Elle hausse les épaules.
La police ? Ça sert à rien. Par principe. Fuck the police.
Je propose un kombucha. Elle préfère du whisky.
Elle boit cul sec. Grimace. Puis soupire.
Comme si quelque chose s’effondrait en elle. En nous.
Je la couvre. Elle s’endort.
Je quitte la pièce. Retour dans la salle de bain.
11
Je nettoie les traces rouges.
Je me regarde dans le miroir. Et les questions reviennent.
Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? Se trimballer avec des battes ? Des sprays ? Des barres de fer ?
Former des groupes pour assurer nos arrières ? Oui, parce que la colère monte. Dans les artères.
Se faire des cages de baston encagoulées ?
C’est ça qu’ils veulent, ces fachos ?
Oh bella ciao… Je fredonne. La larme coupe la joue.
Le truc, c’est que la violence, parfumée ou non, pue toujours du cerveau.
Et ça révèle la faiblesse de ceux qui nous dirigent. Ils ont perdu l’autorité parce que la légitimité est partout contestée.
Contresens. Non-sens. Inversion du Mal.
J’ai envie de pleurer en voyant que tout cela n’engendre que violence. Contre-violence. Du matin au soir.
12
Un rouge à lèvres roule jusqu’à mon pied.
Je me baisse. L’outil. Que dis-je : l’arme.
Je l’essaye. Framboise.
Ça me va.
Et si c’était ça, mon activisme ?
Je repasse une couche. Ça déborde un peu sur la moustache.
Je souris. J’en ai plein les dents.
C’est décidé.
Je porterai désormais du rouge à lèvres. Mon poing silencieux dans la gueule des fachos.
![[Avant] la disparition du futur, Collage inspiré de Hannah Arendt explorant pouvoir, langage et crise du futur. Par Max Lobé.](https://static.wixstatic.com/media/9837ec_abc3086aa4134a80b0e97222aac10912~mv2.jpg/v1/fill/w_980,h_1307,al_c,q_85,usm_0.66_1.00_0.01,enc_avif,quality_auto/9837ec_abc3086aa4134a80b0e97222aac10912~mv2.jpg)

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