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Quarante jours de jeûne. Puis Daniel.

Dernière mise à jour : 17 mars


J’ai jeûné quarante jours pour que ce feu me quitte.

Une nuit d’université, Douala gronde et Daniel me prend la main.

Entre foi, désir et départ, quelque chose cède.


par Max Lobe, mars 2026


Max Lobe écrivain camerounais suisse, ©Patrick Gilléron Leprone

2026©Patrick Gilléron Lopreno


Avant ça, j’avais jamais rien fait.


Nous nous dirigeons vers la sortie. Comme d’habitude, nous parlons des cours. Ils sont épuisants.

Nous sommes en première année d’économie à l’université. En première année, les nouveaux bacheliers sont trop nombreux pour tenir dans un amphithéâtre. Alors on nous entasse dans un gymnase délabré.

On appelle cette relique le poulailler. Nous sommes des poules. Des poules avec le baccalauréat dans la tête.


En deuxième année, soixante-dix pour cent abandonnent. Les filles se marient. Depuis l’enfance, elles savent qu’elles doivent être de bonnes épouses, mères et belles-filles. Aller à l’école du Blanc ne veut pas dire oublier sa place.

D’autres s’envolent. Ailleurs, c’est n’importe où. Je fais partie de ceux-là.

Le système fabrique des poules en série, le diplôme dans le crâne. Elles iront picorer leurs rêves ailleurs.


Ce vendredi soir, je suis avec Daniel. Il s’appelle Daniel.

Il est vingt-deux heures.

Tu vas à l’église ?

Je dis non. Le vendredi soir, c’est nuit de prières. Je n’ai pas assez de force.

Je dis que la première année est épuisante. Et puis ça fait bientôt quarante jours que je jeûne. Jeûne et prières. Je cherche la face de Dieu. Je demande un miracle.


Que ce feu-là me quitte.


Nous marchons. En silence.

J’attends qu’il me demande pourquoi je jeûne. Quarante jours, ce n’est pas rien. Mais Daniel est taiseux.

Daniel et moi sommes proches. Il est le fils du pasteur de l’église que je fréquente depuis des années. Son père dit souvent que son fils est l’élu, le béni de l’Éternel. Même du haut de la chaire, il répète que Daniel peut marcher dans les flammes, comme dans la Bible.

Ce n’est pas un hasard si je l’ai appelé Daniel, dit-il.

Ce n’est pas lui qui a décidé. C’est Dieu qui le lui a soufflé, en songe.

Daniel me demande quand je m’envole.

Je ne sais pas encore. Encore une ou deux semaines. J’attends mon visa.


Le ciel est plein d’étoiles. La ville au loin gronde. Autour de nous, certains marchent lentement, d’autres courent après un taxi-clando ou une moto.

Que font-ils, ceux-là, à étudier dans l’obscurité, à vingt mètres d’un lampadaire à la retraite ? J’imagine déjà les grossesses à venir. Elles feront partie des soixante-dix pour cent.

Un bâtiment en construction surgit. Déjà en ruines. À l’abandon.

Le prochain poulailler.

Soudain, Daniel me prend la main.

Viens.

L’obscurité est partout. La lune est avare. Daniel éclaire le chemin avec son téléphone.

Ça sent le ciment, la poussière, la rouille.

Fais attention aux clous.

Nous montons.

Tu as peur ?

J’éclate de rire. — Chut.

Je ne peux pas avoir peur. Je suis avec Daniel.

Ma main est moite dans la sienne. Nous nous arrêtons au troisième étage.

Il me tire vers lui. Il m’embrasse.

Comme le Daniel de la Bible, mon Daniel lit dans mes pensées. Il les interprète. Il y répond.

Sa langue est épaisse. Je ne l’avais jamais remarqué.

Nos langues s’emmêlent. Ça bave.

Je tombe à genoux. Il n’a rien demandé.

Son sexe est là. Massif. Démesuré.

Dans le noir, seule ma bouche en prend la mesure.

La récompense après quarante jours dans le désert

Je mange. Encore. Plus je mange, plus je me sens léger.

Mon péché semble s’être éloigné. 

Encore quelques va-et-vient. Puis le lait coule. Il me tient la tête. J’étouffe. Il relâche.

J’avale.

Une main essuie ma bouche. Il crache au sol.

Je sens l’humidité sur ma joue.

Il se rhabille. Le zip. La ceinture.

Il s’en va.

Daniel… Dany… Dan…

La bâtisse ne répond pas.

J’entends ses pas dévaler les escaliers.

Je suis seul. Dans le noir.

Les larmes montent.

C’est ma première fois.

Quelques jours plus tard, je m’envole vers mon ailleurs.

Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de Daniel.



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